"J'adore réparer les pièces qui racontent des histoires"

Daniela est née à Bogota, en Colombie, où elle a appris la couture et le stylisme, puis est venue à Paris s'intéresser à une mode qui dure : l'upcycling, la réparation, la transformation. Aujourd'hui elle a son propre atelier dans le 9e arrondissement à Paris. Rencontre avec une artisane passionnée !

Quel est ton parcours ?

Moi, je suis colombienne, j'ai grandi à Bogota et toute ma famille est dans la mode. J'ai donc grandi entourée de tissus, de fils et de machines à coudre, et je pense que ça a eu une grande influence, à un moment donné, sur mon parcours professionnel. Depuis toute petite, j'ai appris à coudre, à broder. Ma maman a vu que j'étais douée pour ça, alors elle m'a fait suivre des cours de broderie — broderie au ruban, broderie sur perles — et une fois que j'ai eu toutes les bases, j'ai décidé de faire des études de mode. J'ai fait une école de design en Colombie, puis je suis partie en France pour continuer mon parcours professionnel. Oui, ça a toujours été là, depuis toute petite. Et ça a été un processus différent dans le monde professionnel : parce qu'en Colombie, je créais des vêtements, alors qu'ici, en France, je voulais plutôt me rapprocher de la mode éco-responsable et penser un peu plus à l'éco-conception. C'est quand j'étais dans ce parcours que j'ai découvert tout l'univers de la retouche et de la réparation, un univers vraiment très différent de celui de la création.

Quelles sont les pièces que tu préfères réparer ?

Moi, j'adore les pièces qui racontent une histoire n'importe quelle pièce, du moment qu'elle a déjà vécu ou qu'elle a une histoire. Ce sont les pièces que je préfère. Même si parfois ce sont de vrais défis — même les clients disent « je pense que c'est impossible » — on essaie toujours de faire quelque chose, de continuer à prolonger leur vie.

Est-ce qu’il y a des tendances dans les pièces qu’on t’apporte ?

Je pense qu'il y a des modes cycliques, et elles reviennent toujours, ces tendances. Mais j'ai l'impression que les pièces anciennes ont été faites pour durer, alors que, malheureusement, d'autres pièces ont été faites pour de la fast fashion : pour être portées quelques fois, et ensuite c'est fini, les tissus se détendent. Aujourd'hui, en fait, il y a de tout : il y a la seconde main, où on peut trouver des pièces qui vont vraiment durer, et il y a d'autres pièces qui sont jolies mais... [voilà].

Quelle est la pièce la plus inattendue qu’on t’ait confiée ?

Je dirais les doudous. Parce que j'ai eu des clients qui sont venus avec leur doudou — pas des clients très âgés, non — qui arrivent avec leur doudou tout doux, et tu te dis « wow ». Ça, c'est la pièce la plus inattendue.

Et tu dirais que tu as réussi à le réparer ?

Oui ! Il y a l'histoire d'un client qui est venu un matin, il l'a déposé, c'était comme si c'était son enfant. Et en plus, il était gêné ; quand il est reparti, il a dit : « Il me le faut pour ce soir parce que je vais dormir avec. » Et on l'a fait, oui. C'était l'un des défis de la journée, parce qu'il fallait faire un essai et que c'était vraiment très délicat.

C’est quoi une journée type pour toi ?

Les journées sont toutes différentes, parce qu'on n'a pas vraiment de routine. Parfois on peut commencer tranquillement avec un café et continuer un travail à la main. Et d'autres jours, on est super en retard et on doit arriver et attaquer directement le travail. Ça dépend, mais je n'ai pas de journée typique : tous les jours sont différents.

Y a-t-il a un geste, une technique, que tu fais et que peu de gens savent faire?

Je dirais les remaillages, les stoppages. Ce sont des techniques que j'ai apprises ici, en France, et c'est vrai que c'est très demandé. Il y a peu de gens qui le font.

Il y a des demandes qui t'inspirent particulièrement ?

On fait plein de transformations de robes de mariée, par exemple : des robes transformées pour que les personnes puissent les porter au quotidien. Ça, c'est bien, parce que ce ne sont pas des pièces qui restent à dormir dans un carton pendant des années. Il y a aussi beaucoup de personnalisation : par exemple des broderies là où il y a des taches ou des trous. C'est bien aussi, parce qu'on les personnalise et la pièce devient unique. Et puis il y a tellement de pièces qu'on a faites... On essaie toujours d'y mettre tout notre amour, dans tout ce qu'on fait.

Quelle est la demande la plus complexe que tu aies réalisée ?

La plus complexe, c'était une pièce qui avait plus d'une centaine de perles. Oui, c'était une pièce qu'on dirait de musée. C'était un bon client, qui aime collectionner des pièces, et arriver avec cette belle pièce, c'était très complexe, très très complexe. Il y avait des perles un peu partout, et c'était de la soie qui, avec le temps, s'était déchirée toute seule. Mais il voulait quand même la garder. En fait, le défi, c'était de garder ce qui était déjà là et de ne pas trop dénaturer la pièce, parce qu'il fallait quand même la conserver presque à l'identique, comme il le voulait. Mais bon, on a réussi. C'était beaucoup de travail, mais au final on a réussi. C'est très rare.

Et des choses que tu refuses ?

Pas trop, parce qu'on n'aime pas refuser. C'est très, très rare qu'on dise non. S'il y a une pièce, on essaie de lui trouver une solution. De toute façon, quand les clients viennent avec ces pièces, on leur donne différentes possibilités. Ça dépend du budget du client, du travail qu'il faut faire dessus, et de tout le reste, mais c'est très rare qu'on refuse une pièce à réparer ou à upcycler. Je pense que presque tout peut être transformé — à moins que le tissu soit vraiment trop abîmé. Là, malheureusement, il faut dire au revoir à la pièce.

Comment tu décrirais ton propre style ?

J'aime beaucoup la couleur, vraiment beaucoup ; je pense que ça reflète bien ma personnalité, et je pense que ça a été influencé par le pays d'où je viens, où il y a beaucoup de couleurs, et par la nature. J'aime beaucoup les couleurs. Toutes les couleurs, j'adore. Pour un mariage, par exemple, je crée une combinaison qui n'est pas très conventionnelle, et je pense que c'est ma pièce préférée, parce qu'elle raconte une histoire, elle me rappelle un bon moment.

Est-ce que tu achètes neuf ou vintage ?

Ça dépend ; je pense que les deux sont bien, l'important c'est ce que la pièce te fait ressentir. Ce n'est pas qu'il faut se dire « je n'achète plus rien ». C'est qu'il y a des pièces que tu vois et avec lesquelles tu te sens bien. C'est ça le plus important quand tu achètes une pièce. En fait, ça dépend aussi de la personne, mais moi j'aime beaucoup porter des pièces qui me laissent respirer. Le polyester, par exemple, les matières synthétiques, je n'aime pas trop.

Tu portes tes propres créations ?

J'adore porter mes créations, je pense que ça reflète vraiment ma personnalité. Bien sûr que j'adore porter mes propres créations.

Il y a des créateurs dont tu admires particulièrement le travail ?

J'aime beaucoup Vivienne Westwood, je pense que c'est ma créatrice préférée, surtout pour les messages qu'il y a derrière ses pièces. J'aime beaucoup ses coupes, ses couleurs, ses formes.

Est-ce que tu suis les tendances ?

Les tendances, ça peut toujours inspirer, parce que tout ce qu'on voit dans notre environnement va forcément nous... comment dire... nous marquer et nous influencer. Alors je pense que c'est important quand même de connaître les tendances, mais je crois qu'il faut aussi suivre ce qu'on aime et faire un mélange de tout.

Est-ce que réparer des vêtements a changé ta façon de voir la mode ?

Énormément. Énormément, parce qu'avant je n'étais pas très consciente que les vêtements devaient durer. En fait, ça dépend de l'époque à laquelle on est né, de toutes les influences qu'il y a dans l'environnement. Et c'est vrai qu'avant, quand j'étais avec ma maman en Colombie, je ne faisais pas forcément attention à choisir des tissus qui durent dans le temps, ni à faire des pièces qu'on peut retoucher ou réparer. Je pense que c'est très important aujourd'hui, dès la conception des pièces, de penser à la réparation, à la retouche, de faire en sorte que ce soit facile à réaliser. Il faut y penser dès le dessin, dès le départ. Il faut toujours penser à ça.

Qu’est qui t’a donnée envie de rejoindre Fixology ?

La technologie, je trouve que c'est quand même très important aujourd'hui, dans n'importe quel métier — et moi, je ne suis pas très forte là-dessus. Je pense que c'est un outil qui permet d'améliorer beaucoup le quotidien et le travail. Et aussi pour rejoindre une communauté : c'est important d'être entouré d'une communauté et de participer. Et ça apporte aussi de la visibilité. Et je trouve que c'est un outil super pratique pour le planning et toutes les démarches administratives.

Pour finir, un mot à dire aux gens qui hésitent à confier une pièce aux artisans ?

Je dirais qu'il faut faire confiance aux artisans, parce que ce sont des gens qui ont un vrai pouvoir dans les mains : ils peuvent donner une seconde vie aux pièces, les transformer, faire des choses incroyables. Il faut juste faire confiance à leur talent, comme je l'ai expliqué.